C’est une porte ouverte ; une manière de penser, de modeler notre monde. Nous pratiquons le design au quotidien. Le design c’est ce groupe de jeunes gens assis sur les marches d’une place, c’est la nappe étendue par terre pour pique-niquer. C’est aussi la personne qui lit ses mails appuyée sur un mur, celle qui met un bouquet de fleur offert par ses invités dans un broc qu’elle à sous la main, l’enfant (que j’étais) qui détruit ses construction de briques plastiques pour en refaire de nouvelles.

Ces jeux m’ont laissé penser, petit, que ma légende personnelle était de devenir inventeur. Puis il y a eu le design, irrésistiblement attirant, puis les designs (tous les secteurs des arts appliqués, rebaptisés et rassemblés sous un même bannière, ce qui me semble pertinent) et enfin les designers.

Design est un mot anglais, il veut dire projet. Tout est design, c’est une fatalité. On se lève le matin et l’on choisit de mettre un vêtement noir, ou un costume blanc, c’est un projet. Bien sûr, on est sous influence sans doute on va mettre du noir. Mais nous sommes tous conditionnés.

Ettore Sottsass, propos recueillis par Michèle Champenois / Le Monde, 29 août 2005

Grâce à eux, j’ai révisé mes définitions et mes ambitions. Ettore Sottsass, Hella Jongerius, Jasper Morisson, Verner Panton, Dieter Rams, les 5.5 et d’autres. À leur contact, le design devenait magique. Il passait d’une pratique de création à une discipline de recherche, en faisant tomber au passage quelques frontières dont celle qui le sépare avec le champs de l’art.

Enthousiasmé par la remise en question permanente des formes établies et la liberté d’exploration offerte, c’est dans la voie de l’art que j’ai choisi d’exercer. Être artiste, c’est soumettre au monde une conviction, un univers qui nous habite. Dans mon cas : la conviction que le design, bien utilisé, est une clé essentielle pour améliorer notre rapport au monde et qu’en rendant à chacun la conscience de notre pouvoir vis-à-vis des objets, j’apporterai une infime contribution à la révision nécessaire de notre rapport à la consommation.

Définitions personnelles

de deux mots souvent employés à tort et à travers, qui mériteraient d’être remplacés par des synonymes plus caractérisants : épuré, fin, rectiligne, organique, etc.

Design
nom masculin, peut devenir un verbe -er, un nom de métier -er
Projection d’une fonction sur un objet et/ou — réciproquement — d’un objet sur une fonction. Synonyme de conception

Graphique
adjectif
Qui relève d’une écriture. S’entend au-delà de toute question de style.

Approche : potentiel et affordance

Comme le souligne Ettore Sotsass, notre relation aux objets est conditionnée par des convention d’utilisation qui peuvent être ancrées soit par le temps, soit par les habitudes. Pour un designer industriel, jouer de ces conventions pour rendre un objet lisible relève d’une notion appelée l’affordance, un concept étendu à plusieurs domaines qui trouve une application particulière dans le secteur du design. De l’anglais afford (offrir), elle pointe la relation de compréhension spontanée qu’il existe entre un objet et son utilisateur, voulue par le créateur de l’objet (en accord avec le 4e principe du Good Design énoncé par Dieter Rams).

L’affordance est une clairement une qualité dans la conception d’un objet, j’ai cependant choisi de me positionner à l’opposé, dans la zone où l’objet ne s’offre pas à la compréhension de son utilisateur. Voici pourquoi. pour qu’il y ait compréhension immédiate, il faut un répertoire commun, une base de langage, un alphabet de formes et de symboles. À partir d’un certain point, cette base peut devenir un dogme et créer des schémas cloisonnants. Je prends à titre d’exemple ce gabarit qui associe un type de boisson à une taille particulière :

Affiche photographié au Cnifop, centre de formation à la céramique entre deux salles de cours

Lorsqu’une personne réponds positivement à l’affordance d’un objet, il n’y a a pas projection d’une fonction puisque celle-ci est déjà explicite. Or faire participer l’utilisateur à la démarche de design est précisément mon objectif. C’est pourquoi j’ai choisi une autre approche :

Vous être en train de visiter la biennale de Venise, et après trois jours de marche d’expo en expo, la fatigue se fait sentir et dans le pavillon japonais, il y a une œuvre qui appelle la contemplation, mais pas de chaises. Spontanément, vous vous rapprochez d’un mur pour vous y adosser. Le soir, vous allez acheter de quoi faire un apéritif dehors avec vos récents colocataires de l’auberge de jeunesse, pour vous isoler un peu et profiter des lumières nocturnes et de la température encore clémente, vous allez vous asseoir sur un ponton.

Le ponton est aussi peu une chaise que le mur n’est un dossier ; il font fonction car leur géométrie de base — la verticalité / l’horizontalité — le permet. En partant de ce principe, on s’ouvre à une nouvelle façon de voir les objets : non pas pour ce qu’on leur associe par habitude, mais pour tout ce qu’ils pourraient être/faire. Leur potentiel ; défini purement par leurs formes et caractéristiques mécaniques.

« If you see a clever trick it’s usually very tiring. But if you see potential, you are elevated as a viewer »

Louise Schouwenberg dans Hella Jongerius, Misfit / Phaïdon, 2010

Exploiter ce potentiel, c’est faire acte de design.

Traduction formelle

Parmi les objets que je crée, ceux qui défendent plus manifestement ce regard sur le design sont ceux répertoriés en tant que potentiel. Cela commence avec mobilier potentiel ébauché en 2013, présenté en 2014 et évoluant depuis, jusqu’à la quasi-totalité de mon travail céramique plus récent.

Sur le répertoire des pièces en grès, je cherche des formes. Souvent, l’architecture n’est pas loin. les pièces n’ont ni endroit, ni envers défini. Leur abstraction relative laisse la place à l’imagination d’attribuer une ou plusieurs fonctions à l’objet.